Le 11 juillet 2026, le catalogue de surveillance spatiale américain a attribué son premier numéro à six chiffres, au CubeSat portugais **Saramago**. Pendant soixante-neuf ans, chaque objet suivi tenait dans cinq chiffres. Saramago est le premier qui déborde.
Le problème est simple : le **TLE**, le format que lisent presque tous nos logiciels de poursuite, n’a pas la place d’écrire ce numéro. Voici ce qui se passe, pourquoi, et ce qu’il faut vérifier sur votre station.

*Saramago, baptisé d’après le prix Nobel de littérature José Saramago, est un CubeSat de veille maritime lancé le 30 mars 2026 sur un Falcon 9 depuis Vandenberg, en orbite héliosynchrone à ~500 km, aux côtés de ses jumeaux Camões, Agustina et Pessoa.*
Le catalogue aurait put continué à incrémenter jusqu’à saturer les cinq chiffres à 99 999. La réalité est plus subtile, et il vaut la peine de la comprendre pour ne pas se tromper dans ses scripts.
La US Space Force réserve depuis longtemps la tranche 70 000 – 99 999 à des objets « analystes », c’est-à-dire des pistes de travail temporaires, non consolidées :
- 70 000 : estimations avant lancement ;
- 80 000 : orbites détectées mais pas encore rattachées à un lancement connu ;
- 90 000 : cibles non corrélées (UCT), typiquement des débris fraîchement repérés par des radars à haute sensibilité comme le Space Fence.
Les charges utiles officielles ne pouvaient donc pas piocher dans cette plage. Arrivé au bout des numéros « réels » disponibles, le catalogue a **sauté par-dessus la zone réservée** et repris directement au-delà de 100 000. Saramago a hérité du premier de cette nouvelle génération. Ce n’est pas une saturation subie, c’est une architecture de numérotation qui atteint sa limite de conception.

Un élément orbital (ou élément képlérien) est une photographie mathématique de la trajectoire d’un satellite à un instant précis, « l’époque ». Votre logiciel ingère ces paramètres et les projette dans le futur via un modèle de propagation — le fameux **SGP4** — pour vous dire quand et où pointer.
Le choix d’un format pour stocker et transmettre ces paramètres arbitre en permanence entre trois exigences contradictoires :
- la légèreté, pour économiser bande passante et stockage (pensez aux stations isolées ou aux terminaux bas débit) ;
- la simplicité de décodage, pour qu’un microcontrôleur de station automatisée « parse » sans latence ;
- l’extensibilité, pour intégrer de nouvelles variables (dimensions du satellite, manœuvres, indices de confiance) et affiner les calculs.
Le **TLE** (*Two-Line Element*) est né dans les années 1960, calibré pour tenir sur une carte perforée de 80 colonnes : deux lignes de 69 caractères, ~140 octets par objet, des éléments « moyens » taillés sur mesure pour SGP4. Un chef-d’œuvre de compacité — mais d’une rigidité totale. Le numéro de catalogue y est codé sur **cinq caractères, point**. Impossible d’y écrire « 100000 » sans allonger la ligne, ce qui ferait planter d’un coup tous les logiciels de la Guerre froide encore en service.
Pour gagner du temps sans casser la longueur des lignes, la Space Force a déployé le format **Alpha-5** : on remplace le premier chiffre par une lettre majuscule.
- `A0000` = 100 000
- `B0000` = 110 000
- …
- `S9999` = 269 999
La lettre encode la tranche des dizaines de milliers (I et O sont sautés pour éviter la confusion avec 1 et 0). Le plafond monte ainsi à **339 999 objets** sans toucher au gabarit du fichier.

C’est astucieux, mais ça ne règle rien sur le fond : on ne peut toujours pas ajouter la moindre donnée moderne, et le jour où l’on dépassera 339 999 (les méga-constellations projettent déjà des dizaines de milliers de satellites), le TLE sera définitivement hors-jeu.
Pour sortir de l’impasse, le CCSDS (Comité consultatif pour les systèmes de données spatiales) a formalisé les *Orbit Data Messages* (ODM), qui lèvent nativement le verrou des cinq chiffres.

Trois familles, selon le besoin :
– OMM (*Orbit Mean-Elements Message*) — c’est celui qui nous concerne le plus. Il reprend exactement les éléments moyens du TLE (donc reste compatible SGP4), mais les encapsule dans une structure moderne où l’identifiant peut faire 9 chiffres ou plus. C’est le remplaçant direct et naturel du TLE. Les centres de distribution l’appellent souvent la donnée « **GP** » (*General Perturbations*).
– OPM (*Orbit Parameter Message*) — des éléments instantanés (osculateurs), enrichis de données physiques du satellite pour mieux modéliser la traînée.
– OEM (*Orbit Ephemeris Message*) — non plus une formule, mais une table de positions/vitesses échantillonnées dans le temps, avec matrices de covariance (l’ellipse d’incertitude). Le format de référence pour le calcul fin des risques de collision.
Ces messages se sérialisent en plusieurs syntaxes, chacune avec son compromis :
| Syntaxe | Force | Faiblesse |
| KVN (`PARAMÈTRE = VALEUR`) | La plus légère après le TLE, lisible par des machines modestes | Supporte mal les structures imbriquées |
| XML | Validation stricte par schéma (XSD), rigueur industrielle | La plus verbeuse, la plus lourde en bande passante |
| JSON | Adoptée massivement par les API; typage natif | Validation de schéma moins carrée que XML |
| CSV | Densité numérique maximale pour les éphémérides géantes (OEM) | Pas de métadonnées globales |
À titre d’ordre de grandeur : un OMM complet en XML pèse ~1 200 caractères contre ~168 pour un jeu trois lignes. Un facteur 7 — négligeable aujourd’hui côté réseau, mais qui explique la persistance du TLE dans les usages embarqués.
D’abord une bonne nouvelle : l’AMSAT continuera de publier des bulletins TLE indéfiniment pour tous les satellites lancés avant juillet 2026. Si vous ne suivez que des « oiseaux » anciens (l’ISS, les FO/AO/SO classiques…), rien ne casse. En revanche, tout satellite lancé après l’été 2026 imposera l’un des nouveaux formats.
La seule chose à faire est donc simple : vérifiez que votre logiciel accepte les nouveaux formats — les flux modernes GP / OMM en JSON ou XML. Le plus sûr est de le tester avec un satellite récent : s’il l’affiche correctement, vous êtes tranquille ; s’il refuse la donnée ou plante, c’est qu’il faut le mettre à jour ou en changer.
En cas de doute, la page des logiciels de l’AMSAT-Francophone est le bon point de départ. Elle recense les applications de prédiction, indique lesquelles sont maintenues et vous aide à en trouver une compatible avec les nouveaux formats si la vôtre ne suit pas :
Pour rappel les données sont accessibles via :
- AMSAT — bulletins TLE historiques + données GP modernes (JSON / XML / KVN), en bêta sur
newark192.amsat.org/gpdata/current/. Page de ressources : https://www.amsat.org/keplerian-elements-resources/ - CelesTrak — jeux GP courants et documentation de référence sur les formats. On y récupère par exemple Saramago en JSON via
https://celestrak.org/NORAD/elements/gp.php?CATNR=100000&FORMAT=json(le paramètreFORMATaccepte aussiTLE,XML,KVN,CSV) : https://celestrak.org/NORAD/elements/ - Space-Track — la source officielle, compte gratuit requis : https://www.space-track.org/












